Nourredine Neggazi : « Il est temps que le CRB grandisse en Afrique »

A 58 ans, Nourredine Neggazi est une figure emblématique du CR Belouizdad, un club avec lequel il a remporté la Coupe d’Algérie et la Supercoupe d’Algérie en 1995 en tant que capitaine. Joueur élégant doté d’une technique raffinée, l’ex-coqueluche du virage du 20-Août a été l’un des footballeurs les plus doués de sa génération durant les années 80 et 90. Dans ce long entretien, « Nounou Valdano » revient sur les moments forts de sa carrière, tout en évoquant le projet sportif ambitieux de son club de cœur, impulsé par le groupe Madar.

Comment va Nourredine Neggazi ?

Dieu merci, je vais nettement mieux depuis que j’ai eu des soucis de santé. J’ai passé vraiment des moments difficiles. Mais tout ça est derrière moi. J’ai reçu énormément de messages et d’appels durant cette période, et je profite justement de l’occasion pour remercier toutes les personnes qui se sont inquiétées pour moi. Ça m’a énormément aidé à surmonter cette mauvaise passe.

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C’est parce que vous êtes quelqu’un de très apprécié au sein de la famille du football algérien et pas uniquement au CRB votre ancien club…

Je vous remercie pour le compliment. Je suis vraiment flatté. Le football m’a permis de connaitre beaucoup de gens formidables, que ce soit au CRB ou ailleurs. J’ai été immensément ému et touché par leur soutien.

Le football vous manque-t-il ?

Beaucoup même. Le football, c’est ma vie. J’ai passé des moments inoubliables, d’abord en tant que joueur, puis comme technicien. Quand on passe plus de 40 ans dans ce sport, croyez-moi, on ne pense jamais à le quitter.

Justement êtes-vous intéressé par un retour dans le foot?

Pourquoi pas ? Mais ça ne sera pas comme entraineur, parce que je n’ai plus la force d’exercer ce métier qui est devenu par les temps qui courent, très exigeant à cause de l’environnement malsain qui prévaut depuis de nombreuses années au sein du football algérien.

Votre nom est intiment lié au CRB. Il est difficile de vous voir dans un autre club que le Chabab…

Je suis très fier que mon nom soit lié à ce très grand club qui est le CRB. Je ne trouve pas les mots pour décrire ce que représente pour moi le Chabab. Ce club m’a tout donné, et c’est grâce à lui que nom de Neggazi est devenu célèbre.

Le CRB c’était votre club d’enfance ?

Et bien tenez-vous bien que le club de mon enfance c’était le Mouloudia.

Sans blague !

Et ben oui, pour la simple raison que je suis un enfant de Bab El Oued, même si j’ai grandi à El Biar. Ma famille habitait à Diar El-Kef, l’ex-Carrière Jobert. A l’époque j’allais au stade Bologhine pour assister aux matchs du MCA y compris quand j’étais à la JS El Biar, et ce, jusqu’à ce que je rejoigne le CRB à l’âge de 15 ans. Mais une fois au Chabab, j’ai eu un coup de foudre pour ce club parce que j’étais fasciné par son histoire et la chaleur humaine qui y régnait à l’époque.

Une bonne partie des habitants du quartier d’El Biar supporte le CRB à cause de vous. Cela vous honore bien entendu.

Le CRB est un club populaire qui a des supporters dans les quatre coins du pays. Mais c’est vrai qu’il y a énormément des gens de mon quartier à Ali Khodja qui aiment le CRB parce que j’ai joué dans ce club. Je me souviens que lorsque j’étais joueur, même les fans du Mouloudia et de l’USMA qui étaient issus de mon quartier, se déplaçaient souvent au stade pour m’encourager.

Quel est votre meilleur souvenir avec le CRB ?

Incontestablement la Coupe d’Algérie 1995. C’était mon premier titre. J’avais presque 33 ans. J’avais une dette envers les supporters du Chabab parce que j’avais perdu sept ans plutôt une finale contre l’USMA aux tirs au but. Je n’oublierai jamais l’ambiance qui régnait au stade du 5 Juillet et la joie que nous avons pu procurer à nos supporters ce jour là. Mais le moment qui m’a le plus marqué, c’était, quand nous avons ramené le trophée à Belcourt au milieu d’une impressionnante marée humaine. C’était la folie ! Et dire que nous étions à l’époque en pleine décennie noire !

Neggazi fait la présentation de ses coéquipiers au président Liamine Zeroual avant le coup d’envoi ce la finale de la Coupe d’Algérie CRB-OM en 1995 (2-1)

Votre plus mauvais souvenir avec le Chabab ?

La relégation du club en 1988. C’était la première et la seule dans l’histoire. Nous étions couverts de honte à l’époque parce que personne ne s’y attendait. Surtout qu’on avait une grande équipe. Malheureusement, le climat malsain qui régnait à l’époque dans l’entourage du club a influé négativement sur le rendement de l’équipe.

Vous avez connu trois générations de joueurs au CRB. Quel est celui avec qui vous avez pris le plus de plaisir en jouant ?

C’est difficile d’en choisir un, mais je dirai Hocine Yahi qui était un artiste. Il y a eu aussi Krimo Doudouh, le petit brésilien qui est passé à coté d’une très grande carrière. Je peux citer également Nacereddine Badache, le regretté Rachid Abdessamia, Amar Kabrane, Abdelkader Ighili, Ahmed LarIbi, le regretté Hocine Benmiloudi, Slimani, Djamel Amani, Rachid Meziane, Boualem Laroum, Mohamed Talis, Ishak Ali Moussa, Fayçal Badji et pleins d’autres joueurs que je ne pourrais malheureusement tous citer.

Vous avez connu plusieurs présidents et entraineurs au Chabab. Lesquels parmi eux vous ont le plus marqués ?

Là aussi c’est difficile d’y répondre. Il y a eu beaucoup de grands dirigeants qui sont passés à la tête du CRB et qui ne sont plus de ce monde. Je pense à Rachid Herraigue, Mohamed Lefkir, Ait Igrine et Hadj Bouderbel. Ils étaient aussi de grands hommes. Coté entraineurs, il y a eu Djelloul Bechtot qui était derrière ma venue au CRB, Hamid Bacha, Allel Gormane, le regretté Abdelkader Zerrar et l’inoubliable Mourad Abdelouahab, que dieu ait son âme. C’était quelqu’un de très spécial avec qui j’ai beaucoup appris. Il voyait en moi certaines qualités d’entraîneur. Mais avec le temps, j’ai vite compris qu’il était impossible pour moi d’exercer ce métier, surtout que l’environnement du football algérien a beaucoup changé ces 15 dernières années.

Les supporters du Chabab vous surnomment à ce jour « Valdano » à cause de votre ressemblance avec l’élégant ancien international argentin du Real Madrid, Jorge Valdano. Racontez-nous quand exactement ce surnom vous a-t-il été donné à l’époque où vous étiez joueur ?

C’est venu comme ça. Comme on me surnommait déjà Nounou, une fois le virage du 20-Août a improvisé une chansonnette en plein match « Nounou Valdano », et depuis, ce surnom m’a été collé jusqu’à aujourd’hui (rires).

Vous étiez un des chouchous du virage du 20-Août. Mais il parait que vous avez beaucoup souffert avec le public du CRB à vos débuts. Vrai ?

Ah oui, qu’est-ce que j’ai galéré à mes débuts au CRB ! J’ai même perdu mon football. Mais le regretté Abdelkader Zerrar qui était mon premier entraîneur en seniors, m’avait dit à l’époque « tu vois ce public qui est entrain de t’insulter ? il ne va pas tarder à s’en prendre à moi une fois que je ne te ferai pas jouer ». Il m’avait dit ça parce qu’il croyait en moi. Il m’avait demandé d’être fort mentalement, sinon je n’avais qu’à choisir un autre métier. Ses précieux conseils m’ont beaucoup aidé à retrouver la confiance et m’imposer rapidement comme un titulaire indiscutable au sein de son équipe. Une fois, Zerrar m’a mis sur le banc et cela a provoqué la colère du public. Sa prophétie s’était donc réalisée.

Les supporters du CRB sont réputés pour être très exigeants envers leur équipe, mais ils sont à la fois connus pour leur fidélité exemplaire à leur club. Votre commentaire ?

Pour moi la force du CRB a toujours résidé dans son grand public. Je me souviens que lorsque le Chabab a été relégué en D2 en 1988, il y a eu une mobilisation sans précédant autour du club pour le faire accéder rapidement en D1. Tous les matchs qu’on a disputés à l’époque aussi bien au stade du 20-Août qu’à l’extérieur, se sont joués à guichets fermés. Aujourd’hui ce public n’a pas changé. La saison passée quand le CRB a failli être relégué en Ligue 2, ses supporters ne l’ont pas laissé tomber. Ils ont continué à le soutenir jusqu’au bout.

C’est fou comme le CRB est revenu de loin en gagnant, et la Coupe d’Algérie et le championnat. C’était impensable il y a une année et demi !

Le mérite revient aussi au Groupe Madar dont la venue a été salutaire pour le club, et ce, à tous points de vue. Le CRB était menacé carrément de disparition. Madar est arrivé au bon moment pour mettre fin à l’instabilité chronique qui régnait au Chabab durant de très nombreuses années.

Le CRB a été déclaré champion d’Algérie par le bureau fédéral à huit journées de la fin du championnat suite à l’arrêt définitif de la saison en raison de la pandémie de coronavirus. Une décision que certains clubs ont contestée…

C’est leur avis. En toute objectivité, je trouve la décision de la FAF très logique dans la mesure où le CRB a été, et de loin, la meilleure équipe de la saison passée et celle qui a pratiqué le meilleur football. Quoi que l’on dise sur l’arrêt du championnat, le Chabab mérite amplement ce titre que personne ne lui a offert. Il ne faut pas oublier qu’il a occupé la tête du classement depuis le début jusqu’au moment où le championnat s’est arrêté. En plus, il a battu tous ses concurrents directs dans la course au titre. Je suis convaincu que même si le championnat est allé à son terme, le CRB l’aurait également remporté.

C’est une nouvelle ère qui commence bien au Chabab, n’est-ce pas ?

Je pense qu’avec ces deux derniers titres, le CRB entame un nouveau cycle de victoires. Je m’attends à voir le Chabab remporter d’autres titres. Ce qui est certain, c’est que le club a retrouvé son statut de cador en Algérie. Madar veut en faire un grand d’Afrique. Pour ça, il faudrait que l’ensemble de la famille belouizdadie regarde dans la même direction.

Justement le CRB est appelé à disputer la Ligue des champions africaine la saison prochaine. Pensez-vous que le Chabab a une équipe taillée pour cette compétition ?

La Ligue des champions est une autre paire de manche. Il s’agit d’une compétition de haut niveau qui réunit les meilleurs clubs du continent. Si le Chabab espère faire bonne figure, il doit se préparer en conséquence, et cela passe bien entendu par un investissement plus important de la part de Madar, aussi bien sur le plan financier qu’humain.

Selon vous pourquoi le CRB n’a jamais réussi à s’imposer en Afrique ? Et dire que c’est le premier club dans l’histoire du football algérien à avoir participé à une compétition continentale !

Pour la simple raison que le club n’a pas la culture africaine et cela s’explique par le fait qu’il ne joue pas régulièrement les compétitions continentales. Si le CRB veut inverser la tendance, il doit participer chaque année à la Ligue des champions et gagner en expérience afin de se protéger du travail des coulisses dont il a été victime à plusieurs reprises dans le passé. En tout cas, il est temps que ce grand club grandisse en Afrique pour honorer comme il se doit le football algérien.

Le CRB doit-il quitter définitivement le stade du 20 aout qui est devenu trop exigeant pour ses supporters et même pour son équipe ?

Absolument. Si le CRB veut voir grand, il doit évoluer dans un stademoderne qui répond aux normes internationales. Ça tombe bien puisque le nouveau stade de Baraki va bientôt être opérationnel. Le Chabab est un club très populaire qui est capable de drainer chaque match 40 000 ou 50 000 spectateurs.  En changeant de stade, je suis sûr que le CRB va passer dans une autre dimension.

On vous laisse le soin de conclure cet entretien…

Je voudrais présenter mes sincères condoléances à la famille de Louahdi Hassan connu sous le nom de Achour. Le CRB et l’Algérie viennent de perdre une légende du football national. J’ai eu la chance de le connaître, c’était un gars d’une gentillesse exceptionnelle. Que Dieu ait son âme.