Lakhdar Belloumi : “J’ai failli jouer avec Maradona au Barça”

Lakhdar Belloumi est l’un des joueurs qui ont marqué d’une empreinte indélébile l’histoire du football algérien. Ils sont même nombreux à le considérer le Ballon d’Or africain 1981 comme le meilleur de tous. Pourtant, l’enfant de Mascara n’a pas eu l’opportunité d’exprimer son immense talent dans un grand championnat européen comme ont eu cette chance beaucoup de ses compatriotes. Dans cette interview exclusive, l’ancien numéro 10 des Verts revient justement sur plusieurs épisodes qui l’ont privé d’une grande carrière à l’étranger.

Le journal britannique The Guardian vous a rendu hommage mardi en remémorant votre fameux but contre l’Allemagne lors du Mondial 82. Un but venu suite à un mouvement collectif de toute beauté 23 secondes après la remise en jeu. Comme quoi 40 ans après, ce but est encore dans la mémoire collective…

Ce but a effectivement marqué les esprits. Il a été inscrit après onze passes sans qu’aucun joueur allemand ne touche le ballon. C’est le genre de but qu’on doit enseigner dans les écoles. Je suis fier de l’avoir marqué, surtout qu’il nous a permis à l’époque de remporter une victoire historique contre une des meilleures équipes du monde.

publicité

Le média en question est revenu sur une histoire jusque-là méconnue par le grand public. Il parait que le mythique Helenio Herrera, alors entraineur du Barça à l’époque, vous aurait proposé de rejoindre son équipe. Est-ce vrai ?

Absolument. C’était à la fin du match contre le Nigéria pour le compte des éliminatoires de la Coupe du monde 1982. Helenio Herrera est venu spécialement me superviser à Constantine pour négocier mon transfert. On s’est vu après le match, il m’a alors proposé de jouer au Barça. Je lui ai fait savoir que la loi de la Fédération algérienne de football ne permettait pas aux joueurs algériens d’évoluer à l’étranger avant l’âge de 27 ans. Il n’en revenait pas. Mais comme il me voulait à tout prix, il a insisté à ce que je l’accompagne au siège de la Fédération pour essayer d’avoir une dérogation pour moi. Je me souviens qu’on est allé voir le secrétaire général de la FAF le regretté Moulay. Il lui a expliqué que ce n’était pas possible parce que la loi ne le permettait pas.

Cela a du être très frustrant pour vous de rater ce transfert au Barça.

C’est normal parce que c’était quand même le FC Barcelone qui me voulait à l’époque et pas n’importe quel club. Et dire que j’ai failli jouer avec Diego Maradona qui avait rejoint le Barça juste après le mondial 82. On aurait pu donc jouer ensemble et je ne sais pas ce que cela aurait donné sur le terrain. Malheureusement il y a eu cette fameuse loi décidée par le regretté Boumediene durant les années 70 et qui a bloqué avant moi plusieurs grands joueurs algériens durant cette période. Je peux citer les Lalmas, Hadefi et autres Selmi. En définitive, cette loi n’avait aucun sens.

Il n’empêche que quelques années qui ont quivi cet épisode, vous avez pu obtenir une dérogation pour pouvoir jouer en Europe. Malheureusement pour vous, il y a eu cette maudite blessure en Libye qui a brisé à nouveau votre rêve d’embrasser une carrière professionnelle.  Est-il vrai que vous vous apprêtiez à signer à l’époque à la Juventus ?

Effectivement, j’étais sur le point de rejoindre la Juventus après avoir effectué une grosse prestation contre ce club avec l’équipe nationale dans un match amical disputé au stade du 5 Juillet. La signature du contrat était même prévue pour le 1er mai 1984. Malheureusement, je me suis blessé avec Mascara lors d’un match de coupe d’Afrique le 19 mars en Libye, soit quelques mois avant mon départ pour Turin. Finalement, j’ai dû rester en Algérie, alors que Madjer et Assad qui étaient les seuls joueurs avec moi à avoir été autorisés à jouer en Europe, ont signé respectivement au Racing Paris et à Mulhouse.

Pour beaucoup cette maudite blessure en Libye était le tournant de votre carrière. D’aucuns estiment que vous n’avez jamais réussi depuis à retrouver votre meilleur niveau. Qu’en est-il au juste ?

Parce que je suis resté très longtemps en dehors des terrains. Je me souviens qu’après m’être fracturé le tibia en Libye, je me suis blessé à nouveau lors de mon retour à la compétition face à El Harrach qui intervenait hui mois après la première blessure. J’ai beaucoup galéré à l’époque. Ce n’était pas évident de revenir à mon meilleur niveau après une si longue absence. Cela ne m’a pas empêché de disputer la Coupe du monde 1986 et réaliser quelques bons matchs avec l’équipe nationale.

Pourquoi vous n’avez pas essayé de tenter votre chance en Europe surtout que le défunt président Chadli Bendjedid avait ouvert à l’époque le champ aux joueurs algériens pour aller jouer à l‘étranger ?

Je pouvais le faire juste après le mondial 86 en rejoignant Murcie qui venait d’accéder en Liga. J’avais même signé un précontrat avec ce club. Finalement, Mascara m’avait offert la même prime de signature. J’ai préféré donc rester en Algérie parce que l’épisode de ma blessure m’avait quelque peu refroidi par rapport à l’idée de jouer en Europe.

Et dire que vous ne manquiez pas de propositions à l’époque…

Pour être honnête, les propositions les plus intéressantes que j’ai eues durant ma carrière, c’était juste avant ma blessure. En plus de la Juventus, il y avait le PSG, Nice et Saint-Etienne qui me voulaient. Makhloufi et Dahleb avaient même servi d’intermédiaires lors de mes négociations avec les dirigeants de l’ASSEE. Mais comme on dit chez nous, tout est une question de mektoub.

Avec du recul, regrettiez-vous d’être resté en Algérie ?

Non, jamais. Au contraire, je suis fier de tout ce que j’ai accompli dans mon pays. J’ai gagné un championnat d’Algérie et remporté le Ballon d’Or pour un joueur algérien, en jouant à Mascara et pas dans un rand club. Je pense en toute modestie que rien que pour ça, j’ai beaucoup de mérite. Je suis fier aussi d’avoir procuré beaucoup d’émotions aux algériens aussi bien lors des matchs en championnat qu’avec l’équipe nationale.

Ils sont nombreux de techniciens à vous considérer comme le meilleur joueur algérien de tous les temps. Le pensez-vous aussi ?

Honnêtement, ce n’est pas à moi d’en juger. Surtout que je n’ai pas vu jouer tous les grands joueurs qui m’ont précédé. En plus il est difficile de comparer les joueurs qui sont issus de différentes époques. Mais ça me rempli de fierté le fait qu’on me place parmi les meilleurs joueurs de l’histoire du football algérien. Ali Fergani par exemple, m’a même dit une fois qu’il a vu jouer plusieurs joueurs avant moi mais que mon génie n’a rien de comparable. C’était le meilleur compliment que j’ai reçu de la part d’un connaisseur.

Riyad Mahrez fait-il déjà partie des meilleurs joueurs que l’Algérie ait connus ?

Evidemment. Moi je le place même dans mon top 10 des meilleurs joueurs du monde ces dernières années. Malheureusement, il n’est pas considéré à sa juste valeur à Manchester City où Guardiola le met souvent sur le banc, chose que je n’arrive pas à comprendre. Je pense que si Mahrez évoluait au Real ou au Barça, il aurait été titulaire indiscutable.

Le conseillez-vous de quitter Manchester City ?

Je lui ai fais savoir une fois de façon indirecte quand on s’est rencontrés à Oran. Je lui ai demandé de bien réfléchir concernant la suite à donner à sa carrière. Maintenant, je pense que Mahrez est le mieux placé pour savoir s’il doit rester ou quitter Manchester City.