Miguel Gamondi : « Maradona, mon idole, mon héros »

L’ancien entraîneur argentin du CR Belouizdad, Miguel Gamondi, est profondément bouleversé par la mort soudaine de Diego Maradona, avec qui il s’était lié d’amitié durant la Coupe du monde 2010. Une disparition qui, ironie du sort, est survenue le jour même de la résiliation de son contrat avec le Wydad de Casablanca, où il a travaillé comme manager général.

Dans cet entretien exclusif, le technicien de 56 ans nous raconte quelques anecdotes croustillantes qu’il a vécues avec le Pibe de Oro, en Afrique du Sud mais aussi aux Emirats arabes unis, où les deux hommes ont effectué une pige.

En tant qu’Argentin, comment avez-vous accueilli la nouvelle de la mort de Diego Maradona ?

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Avec stupeur. Je venais comme par hasard de résilier mon contrat avec le WAC. J’étais en train de déguster un café avec des amis quand ma femme m’a appelé à partir de l’Espagne pour m’annoncer la mauvaise nouvelle. Je n’ai pas cru mes oreilles. Je me suis dit que ce n’était pas possible. J’avais su comme tout le monde qu’il était malade, mais je ne m’attendais pas à le voir partir comme ça à un si jeune âge. J’avais pensé qu’il allait s’en sortir comme à chaque fois. Mais Dieu l’a rappelé à lui. C’est un choc terrible pour moi comme pour tous les Argentins et ses millions de fans à travers le monde entier.

Dés l’annonce de la disparition de Maradona, vous lui avez rendu un vibrant hommage sur votre compte facebook, en partageant une photo de lui en accolade avec vous, et une autre aux côtés de vos deux enfants. Vous étiez amis ?

Amis ? Le mot est un peu fort. Disons que j’étais une de ses connaissances qu’il appréciait beaucoup et c’était réciproque. En fait, j’ai connu Maradona, en 2010 en Afrique du Sud, avant la Coupe du monde dans des circonstances un peu spéciales. A l’époque, j’entraînais le Platinium Stars. C’était le deuxième club sud-africain que je drivais après les Mamelodi Sundowns FC, que j’ai menés au sacre en 2006. Ma parfaite connaissance de l’Afrique du Sud a poussé la Fédération argentine à prendre attache avec moi pour l’aider à choisir le camp de base de l’Albiceleste pour le Mondial. Bien entendu, j’ai répondu à l’appel du pays, et au moment où je m’apprêtais à rendre mon rapport à l’AFA, une surprise m’attendait à l’ambassade d’Argentine à Pretoria.

Maradona était venu vous rendre visite, c’est cela ?

Exact. Non seulement j’étais surpris de le voir débarquer à l’improviste avec sa garde prétorienne, mais le plus incroyable, et cela je ne l’oublierai jamais, c’est qu’il est venu directement vers moi en me prenant dans ses bras. Il m’a dit qu’il avait suivi avec attention à la télévision argentine, lors des trois émissions que j’avais faites sur la préparation du Mondial en Afrique du Sud. J’en revenais pas, parce que Maradona a de tout temps était mon idole, mon héros qui a permis à tous ses compatriotes d’avoir cette fierté d’être Argentins.  

Et comment s’est déroulée, ensuite, la rencontre entre vous deux ?

Il m’a directement mis à l’aise comme si on se connaissait depuis longtemps. On avait effectué plusieurs séances de travail avant et durant le Mondial, mais ça nous arrivait souvent de nous revoir après le travail. Une fois, il m’a même invité à dîner et a insisté que je ramène ma famille. Mon deuxième enfant venait de naître une semaine auparavant. Je lui raconté que le jour où il était venu au monde, je lui ai enfilé le maillot numéro 10 d’Argentine comme le veut la tradition. Il était content au point qu’il a insisté à ce que je lui ramène le maillot pour qu’il le signe pour mon nouveau-né. Il m’a signé d’autres que je conserve encore jalousement chez moi. Ils ont une valeur inestimable.

Vous étiez, donc, proche de lui durant le parcours de l’équipe d’Argentine durant le Mondial 2010, qui n’a pas été une grande réussite pour l’Albiceleste…

J’ai assisté à tous les matchs de l’Argentine sauf le quart de finale, perdu face à l’Allemagne, pour la simple raison que quelques jours auparavant, j’avais reçu un contact de la part du CRB à l’époque où Kerbadj était président, que je salue au passage. J’ai sauté sur le premier avion qui partait pour Casablanca, donc, je n’ai pas eu le temps de lui dire au revoir.

Le destin fait bien les choses puisqu’une année après, vous vous êtes rencontrés aux Emirats arabes unis. Mais ces retrouvailles ne se sont pas déroulées comme prévu…

Effectivement, on s’est revus aux Emirats. J’entraînais, à l’époque, El Kelbaâ et lui venait de rejoindre le club d’Al-Wasl. Les retrouvailles se sont déroulées à l’occasion d’un match amical entre nos deux équipes, dans le cadre de la préparation d’intersaison. Il était tout content de me revoir. Je pensais qu’il avait oublié mon prénom, et ben pas du tout. Comme c’était son premier match avec Al-Wasl, il m’avait demandé de dire à mes joueurs d’éviter les contacts pour ne pas blesser les siens. Je l’ai rassuré en lui disant que le match allait bien se passer. Je me suis trompé puisqu’un de mes joueurs a effectué un tacle assassin sur un adversaire, ce qui a mis Diego hors de lui. Il était venu vers moi pour me faire une scène. Il a adressé un geste à mon endroit en mimant un égorgement. Sur le coup, ça m’a mis vraiment hors de moi.

C’était à ce point tendu entre vous !

Le pire dans tout cela, c’est que cette altercation s’est produite devant nos épouses qui étaient assises côte à côte en tribune. C’était vraiment très marrant à voir. Son adjoint, Hector Enrique, qui a gagné avec lui la Coupe du monde 1986, s’était approché de moi pour me dire : «Mais voyons Miguel, tu ne connais pas Diego ? Il est comme ça !» Maradona est venu me voir, ensuite, après le match pour s’excuser en me faisant l’accolade. La scène a été, d’ailleurs, immortalisée par un photographe présent sur place, et la photo a fait le lendemain la une d’un journal local. On ne s’est plus revus depuis.

L’Argentine est complètement dévastée par la mort de Maradona. Vous avez sûrement appelé votre famille, qui vit encore là-bas, pour prendre la température ?

Bien sûr que je l’ai fait. Les Argentins sont sous le choc. Beaucoup ne réalisent pas que le grand Diego est mort. L’atmosphère est insoutenable. Je pense que Maradona est l’un des rares joueurs à être aimés par le monde entier. Même les supporters de River Plate, qui sont les pires ennemis de Boca Juniors, son club de cœur, l’admirent depuis toujours. Ils ont, d’ailleurs, allumé mercredi soir des bougies dans tout le Monumental en hommage à sa mémoire. Le nom de Maradona sera à jamais intiment lié à l’Argentine, parce que personne n’a défendu avant lui les couleurs de notre pays comme il l’avait fait.

Maradona a conquis à jamais le cœur des Argentins, en gagnant presqu’à lui seul la Coupe du monde 1986. Mais on raconte que c’est son légendaire quart de finale face à l’Angleterre, où il a inscrit le doublé le plus mythique de l’histoire du football, qui a marqué le plus ses compatriotes. Le confirmez-vous ?

Absolument. C’était quelques années après la fameuse guerre des Malouines. Les militaires au pouvoir avaient provoqué une guerre stupide et inutile contre l’Angleterre, qui a débouché sur une humiliation. Je passais à l’époque mon service militaire, et j’étais à deux doigts de partir au front. Ce quart de finale était, donc, une occasion pour l’Argentine de lever l’affront face aux Anglais. Si quelqu’un avait demandé à l’époque aux Argentins de choisir entre gagner la guerre contre l’Angleterre ou gagner ce match, ils auraient tous répondu qu’ils souhaiteraient une victoire de leur équipe nationale contre l’ennemi anglais. Diego avait rendu, ce jour-là, à l’Argentine son honneur. Il n’était pas seulement mon idole, c’était aussi mon héros.

Entretien réalisé par Ouassel Mounir.